Le textile est, et a toujours été, un outil de lutte par et pour les femmes. En effet, dans la culture occidentale, les femmes, souvent reléguées aux tâches domestiques, ont été amenées à s’approprier et à se transmettre des techniques textiles telles que le tricot, la broderie, la dentelle ou le crochet, initialement pour confectionner les vêtements et le linge nécessaires au foyer. Ces pratiques se sont ensuite étendues à des usages plus récréatifs, usant de différents motifs, formes et points permettant de diversifier les créations et de stimuler la créativité, tout en continuant de porter la charge de l’habillement du foyer imposée par le système patriarcal. Les patrons et livres partagés de mère en fille, de voisine à voisine, étaient un moyen de transmission et de socialisation central dans la vie des femmes obligées à rester dans ou à proximité de leur maison.
Ces techniques ont ensuite été, assez logiquement, parmi les premières à servir d’outils de prise de pouvoir politique dans les combats d’émancipation des femmes occidentales. N’étant que très peu comprises par la gent masculine qui les considérait, à tort, comme des arts futiles, elles ont également permis de mener des résistances féministes formidablement efficaces car invisibles aux yeux des hommes se complaisant dans la société patriarcale. Leur propre ignorance les empêchait ainsi de contrer ces mouvements.
Toutefois, depuis la révolution industrielle, nombre de ces techniques ont été mécanisées. Les femmes, pour qui ces arts représentaient les seuls outils de lutte dont elles avaient le monopole, se sont donc vues arracher l’unique pouvoir dont elles pouvaient s’emparer pour se faire entendre. Une seule technique a été, et demeure toujours, non mécanisée car trop complexe (oui oui, même à l’ère de l’IA !) : le crochet. C’est pour cette raison que j’ai choisi de mettre à l’honneur cette technique, qui nous empêche également d’échapper au temps de production long induit par le travail manuel. Cette notion était importante pour moi, car le temps de création des techniques textiles manuelles peut aussi être considéré comme un acte de lutte en soi dans le contexte de notre société capitaliste qui prône la productivité.
Partant de ces constatations, j’ai décidé de proposer un nouvel outil d’empowerment féministe passant par le patronnage et le crochet, destiné aux féministes qui souhaitent explorer le crochet comme outil de communication et d’identification intracommunautaire. Je propose donc une association de chaque lettre de l’alphabet latin moderne à un point ou une suite de points de crochet reconnaissables par leur symbole et leur forme. Chaque symbole de diagramme (que chaque crocheteur·euse autour du monde sait associer au point qu’il représente) est donc pensé comme une lettre, ce qui permet, rang par rang, d’écrire des messages et slogans féministes codés.
Cet outil n’est alors pas destiné à être lisible par toustes, ni même à convaincre les plus réfractaires, mais sert plutôt à renforcer la communauté et à se transmettre des messages de lutte aux yeux de tous, tout en évitant la censure, à la manière de nos ancêtres non émancipées pour qui les mots pouvaient être un danger mortel.
Je vous propose donc, dans cette notice de découvrir quelques patrons de slogans en crochet qui reprennent cet abécédaire. Sentez-vous libre de les réaliser, ou bien d’en créer d’autres utilisant ce système, ou encore d’en assembler plusieurs pour créer des bannières ou toutes autres créations féministes.